#IA / Comprendre l’informatisation du monde avec Gérard Berry

Gerard Berry
Gérard Berry

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Médaille d’or du CNRS, membre de l’Académie des sciences, professeur au Collège de France, où il a d’abord tenu la chaire Informatique et sciences numériques puis celle des Algorithmes, machines et langages, Gérard Berry revient pour nous sur l’innovation technologique. Comprendre l’informatisation du monde, c’est saisir la pensée algorithmique, explique-t-il. Au 20ème siècle, l’information et le calcul algorithmique ont transformé le triangle matière-énergie-ondes en tétraèdre. Théorisé d’abord puis mis en pratique, l’informatique a transformé le monde d’une façon rapide et profonde. Interview.

L’Express : Si l’informatique bouleverse notre vie quotidienne, peut-on parler à son sujet de véritable révolution numérique, qui met « le monde à l’envers »? 

Gérard Berry : C’est un bouleversement complet de nos façons de faire, d’agir et de comprendre le monde, dans énormément de domaines. Longtemps, notre civilisation a été organisée autour du triangle matière-énergie-ondes, élaboré petit à petit par la pensée scientifique, les sciences physiques et leurs techniques. D’abord, la matière, sous forme d’objet de la nature plus ou moins visible, solide, liquide ou gazeux. Ensuite, l’énergie, que la science des 18ème et 19ème siècles a permis de mieux comprendre, conduisant aux moteurs de la révolution industrielle et au progrès de la chimie. Enfin, les ondes de l’acoustique, de l’électricité et de l’électromagnétisme ; leur maîtrise a provoqué les révolutions de la communication, avec l’apparition du télégraphe en 1850, du téléphone en 1870, de la radio en 1890 et de la télévision vers 1925. Au 20ème siècle, l’information et le calcul algorithmique ont transformé le triangle en tétraèdre. Théorisé d’abord puis mis en pratique, l’informatique a transformé le monde d’une façon rapide et profonde.

Cette révolution numérique nous oblige-t-elle à penser autrement ? 

L’information n’a pas du tout les mêmes caractéristiques que la matière. Elle n’a ni volume ni poids, et peut se stocker sur des supports quelconques. Le fait d’avoir un cerveau bien rempli, qui contient beaucoup d’informations, ne nous rend pas plus léger ou plus lourd. C’est pareil pour les ordinateurs : une machine pèse le même poids, qu’elle soit vide ou remplie de données. L’information n’obéit pas du tout aux logiques habituelles de la matière. Chaque ordinateur est une machine universelle pour l’information.

Internet nous a totalement familiarisés avec ces caractéristiques spécifiques de l’information… 

Absolument, et le transport de l’information est la seule fonction d’Internet. Ce qui a pour conséquence de provoquer l’explosion de nouveaux acteurs du système économique, qui sont maintenant des entreprises classées parmi les plus innovantes au monde : Apple, Google, Microsoft, Amazon… Certains de leurs métiers restent liés à la matière : Amazon, par exemple, est né de la vente d’objets à distance. On savait déjà le faire avec des catalogues papier, mais Amazon a compris très tôt que l’essentiel était d’avoir le monde entier au bout du site web, avec une logistique informatisée. La plateforme Internet peut offrir infiniment plus de produits aux gens qu’avec les catalogues papier, les proposer à des prix compétitifs et les faire livrer n’importe où sur la planète. La grande qualité d’Amazon, c’est d’avoir construit un site Web très bien fait, très clair et attractif. Les grandes enseignes françaises de vente par correspondance sont encore bien en retard.

Nous assistons donc au règne de la dématérialisation de l’information ? 

Et ce n’est que le début ! Booking.com, par exemple, gère les réservations d’hôtels, tout en prenant soin de ne pas posséder d’hôtel : ils coûtent cher et sont compliqués à construire et à entretenir. Booking.com ne sert que d’intermédiaire entre clients et hôteliers. Mais ce qu’il possède et qui est déterminant, c’est l’information de qui veut aller où, quand et comment, ainsi que les retours et appréciations des clients. Ce pouvoir lui permet de pulvériser tout le système précédent de réservations en disposant d’informations uniques au monde, sur le tourisme par exemple. Il possède ainsi une connaissance du monde infiniment supérieure à n’importe quelle autre agence de voyage classique. Et il gagne beaucoup d’argent en prenant une somme importante aux hôteliers, qui savant qu’ils ne peuvent pas lutter contre son pouvoir. Il est difficile d’être hôtelier autonome aujourd’hui.

Posséder l’information, est-ce avoir le pouvoir ? 

Oui, et il n’y a pas d’autre alternative – c’est cela qui est stupéfiant. Voici un autre exemple : pour l’instant Uber n’a ni chauffeurs salariés ni voitures, cela changera peut-être si les voitures autonomes réussissent. Mais Uber a surtout l’information de qui veut aller où et quand, par son site et ses applications de smartphone. Il a fallu attendre longtemps pour que les sociétés de taxi comprennent qu’elles seraient dépassées si elles ne copiaient pas son informatique. G7, compagnie française de taxis créée en 1905, a seulement depuis peu un site comparable à celui d’Uber.

Un autre domaine technologique qui retient votre attention, c’est celui de l’image et de la photo numérique. 

La photo argentique a très peu bougé en 150 ans. Les matériaux utilisés évoluaient très lentement, et la qualité a peu augmenté depuis 1950. En 15 ans, la photo numérique a tout bouleversé : les photos, devenues excellentes et quasi-gratuites, sont prises et diffusées par centaines de millions tous les jours. Et les smartphones ont de minuscules capteurs, des objectifs rudimentaires, absolument impropres à la photo argentique. Pourtant, ils sont devenus des appareils numériques d’une efficacité redoutable.

Qu’est-ce qui explique une telle efficacité ? 

C’est grâce aux algorithmes. Par exemple, quand on appuie sur son déclencheur, un smartphone prend une série rapide de clichés qui sont ensuite mélangés algorithmiquement pour donner la photo finale, ce qui permet de compenser la petitesse de l’appareil. Et bien d’autres algorithmes sont appliqués pour améliorer la netteté, la couleur, etc., de façon adaptée à chaque prise de vue. Initialement, les algorithmes des premiers appareils numériques permettaient d’améliorer les photos en corrigeant les défauts des objectifs. Maintenant, les appareils ou smartphones et leurs algorithmes sont conçus en symbiose… Lire l’original de l’article sur lexpress.fr

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